Un extrait tiré d'un livre écrit dans les années 30, "La Chine et les Chinois" (My Country and My People), par un Chinois, sur les Chinois.
Il explique pourquoi les Chinois sont indifférents. Je ne suis pas forcément d'accord sur tout ce qu'il dit, mais il y a quand même des choses qui restent très vrais même aujourd'hui.
Qu'est-ce que tu en penses?
"
IndifférenceMais, si les Chinois n'ont pas d'égaux en matière de patience, ils sont encore bien plus renommés pour leur indifférence. C'est là encore, à mon avis, un produit du "milieu social". Il n'est pas de contraste plus significatif que celui qui existe entre les conseils de la mère de Tom Brown à son fils, au moment de s'en séparer, dans le classique anglais
Tom Brown's school days: "Tiens la tête haute et réponds nettement" et les traditionnelles objurgations de la mère chinoise, recommandant au sien "de ne pas se mêler des affaires publiques". Il n'est pas étonnant qu'il en soit ainsi, dans une société où le droit individuel ne bénéficie d'aucune protection légale; l'indifférence est un gage de sécurité et possède un attrait que l'Occidental comprend mal.
Il ne nous semble pas que cette indifférence soit un trait naturel au peuple chinois, mais un produit conscient de sa culture, délibérément diffusé dans des circonstances spéciales par sa vieille et universelle sagesse. D'après Taine, le vice et la vertu seraient des produits, tout comme le sucre et le vitriol. Sans adopter une attitude aussi absolue, on peut toutefois souscrire à l'opinion générale, aux termes de laquelle une qualité est d'autant plus encouragée dans une société, qu'elle est communément considérée comme "appropriée", et qu'elle est de nature à y être admise comme faisant partie de l'existence.
Les Chinois s'adaptent à l'indifférence, de même que l'Anglais se sert de son parapluie, le climat politique paraissant toujours légèrement menaçant pour l'individu qui se hasarde un peu loin tout seul. en d'autres termes, l'indifférence a une "nette valeur de survie" en Chine. La jeunesse chinoise a, autant que toute autre, l'esprit "social" et les cerveaux échauffés ont autant le désir de se "mêler des affaires publiques" que ceux des autres pays. Mais à un moment donné entre la vingt-cinquième et la trentième année, elle devient "sage" et acquiert cette indifférence qui contribue pour une large part à sa maturité et à sa culture. Certains l'apprennent par leur intelligence innée, les autres se brûlent les doigts une ou deux fois. Les gens âgés ne jouent qu'à coup sûr, ils sont avisés, et savent quels avantages l'indifférence peut procurer dans une société où les droits individuels ne jouissent d'aucune garantie, et où il suffit de s'être brûlé les doigts une seule fois pour s'en souvenir.
La sécurité que procure l'indifférence s'explique suffisamment par l'absence de protection des droits privés: il est très dangereux pour l'individu de porter trop d'intérêt aux affaires publiques, "passe-temps d'oisifs", disons-nous. Lorsque deux de nos journalistes les plus audacieux, Shao P'iao P'ing et Lin Poshiu, furent, sans jugement aucun, fusillés en 1926 à Pékin, par un dictateur militaire mandchou, tous les autres journalistes se rendirent compte naturellement de la vertu de l'indifférence et devinrent "raisonnables". Les journalistes qui ont le plus de succès en Chine sont ceux qui n'ont pas d'opinions personnelles. Tels les hommes du monde chinois et les diplomates occidentaux, ils tirent vanité de ne point se compromettre, de n'avoir aucun jugement sur la vie en général et sur la question à l'ordre du jour en particulier. On peut être pénétré de l'intérêt général, lorsque le statut personnel bénéficie de certaines garanties, et qu'il suffit de ne pas tomber sous le coup de la loi contre la diffamation. Si toutefois des droits de cette nature ne sont pas protégés, notre instinct de conservation nous apprend que l'indifférence est la meilleure garantie constitutionnelle de notre liberté individuelle.
En d'autres termes, l'indifférence n'est pas une haute vertu morale, mais une attitude collective, rendue nécessaire par l'absence de garanties légales. Il y a là une forme de protection de soi-même qui se développe tout comme la carapace de la tortue."
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"La Chine et les Chinois" Lin Yutang